Sense of Bullshit : ce moment où l’histoire SF ne tient pas debout

Lorsque tu te plonges dans une histoire de science-fiction, tu t’attends à la voir fourmiller de technologies futuristes plus ou moins exotiques. Des taxis volants fonctionnant à l’antigravité. Des avions spatiaux qui font en hyperespace le trajet Terre-Fhloston – dans la constellation du Cygne, comme chacun sait. Des imprimantes 3D qui te recomposent la fille de tes rêves à partir de son ADN.

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Sauf que comme sa mémoire est en dépit de toute logique gravée dans son ADN, elle va se souvenir de toi et tu vas quand même te prendre un râteau.

C’est clair, même vingt ans après sa sortie, le Cinquième Élément ça envoie du rêve et c’est plutôt cool.

Mais à un moment, tu te retrouves avec un animateur radio tendance hyperactif surchargé au Red Bull. Il s’agit de l’élément comique, je juge pas, et pour tout dire l’effet est plutôt green.

Mais là où ça coince, c’est lorsque tu te rends compte que son émission est diffusée en direct avec la Terre, et ce malgré les années-lumière de distance. Pour mémoire on en compte mille six cents entre la Terre et Deneb, l’étoile la plus proche dans la constellation du Cygne.

Mais oui, bien sûr.

Une émission en direct, et tiens, juste au bon fuseau horaire pour que le président puisse suivre l’émission.

Comme c’est pratique.

Et aucun technicien n’est nécessaire pour relayer le signal : que tu sois dans un paquebot en perdition ou dans un vaisseau en fuite, il suffit de parler dans le micro et deux cents milliards de concitoyens peuvent t’entendre.

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Et pas un mot de condoléances pour Robert, son ingénieur du son, mort dans l’explosion du paquebot.

Ouais, car dans ce film, toutes les communications téléphoniques sont juste miraculeuses.

Et vas-y que je te téléphone sans décalage malgré les milliers d’années-lumière de distance. La mère du héros l’appelle dans sa suite à Fhloston pour se plaindre d’être restée sur Terre, comme elle appellerait sa cousine du Middle-West.

Héros qui reçoit même un appel du Président dans un vaisseau spatial lancé à pleine vitesse. Sans distorsion temporelle.

Quant à la planète du Mal, on la voit envoyer des ondes radio dans l’espace comme un vulgaire talkie-walkie pour un échange téléphonique avec le méchant.

Oui oui, des ondes radio. Pour un appel interstellaire en direct.

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Ouais, Neil, je sais. Ça m’a fait pareil.

Planète qui, à la fin du film, commence à se déplacer. Elle se déplace si vite qu’en deux heures elle se trouve à portée de la Terre.

Même en admettant qu’elle se mette à filer pile à la vitesse de la lumière, elle ne pourrait parcourir que deux milliards de kilomètres, soit un peu moins de la distance entre la Terre et Uranus.

Et comme on peut supposer sans crainte qu’elle ne se trouve pas dans le système solaire, ça signifie qu’elle va beaucoup, beaucoup plus vite que la lumière.

Des communications instantanées à n’importe quel endroit de l’univers. Une planète qui va plus vite que la lumière. C’est à peu près aussi crédible que, je ne sais pas, moi…

Tiens : c’est aussi crédible que si on construisait une frontière circulaire autour du système solaire en espérant que les envahisseurs n’auront pas l’idée de penser en trois dimensions.

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Vise bien entre les deux balises, Roger : si tu les touches, le vaisseau pourrait couler !

Ouais. Bon.

La fiction, par définition, c’est fictif

Alors oui, je sais…

Tu vas me dire que les planètes qui bougent toutes seules, ça n’existe pas. Qu’il n’y a pas d’être suprême pour nous sauver, que le mal absolu venu du néant, c’est absurde et que personne, absolument personne, y compris dans trois cents ans, ne portera jamais le sobriquet stupide de Jean-Baptiste Emmanuel Zorg.

Alors pourquoi se prendre la tête avec des communications téléphoniques instantanées et des planètes sauteuses ? Ce genre de réflexion, c’est bon pour les geeks qui n’ont rien à faire de leur temps.

Après tout, les vaisseaux spatiaux dans Star Wars arrivent bien à produire du son dans l’espace et à exploser dans un milieu sans oxygène.

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C’est compréhensible : sans le son, on remarque tout de suite que ce sont des maquettes.

Oui mais, rappelle-toi.

Dans le Cinquième élément, il y a aussi de l’antigravité, des sauts hyperspatiaux et la reconstitution en impression 3D d’un corps organique.

Des technologies futuristes qui n’existent pas non plus. Les petits malins attentifs auront d’ailleurs remarqué que j’ai évoqué ces technologies dès le premier paragraphe de cet article.

Est-ce que j’avais l’air choqué en les citant ? Non, et toi non plus en les lisant, j’imagine.

Pourquoi ? Parce que tu les as considérées comme réalistes. Alors que tout bien considéré, elles ne le sont pas plus que des planètes du mal ou des êtres suprêmes.

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CQFD.

Ça ne peut pas exister, mais on doit croire que ça peut

Le truc avec ces technologies, c’est qu’elles ont tellement été utilisées et ressassées en science-fiction qu’on ne fait même plus attention au fait qu’elles sont totalement fantaisistes.

Les auteurs qui y ont recours le font parce que ces technologies offrent des possibilités virtuellement infinies pour composer des histoires.

Elles permettent de s’abstraire de toutes les limites que nous connaissons : l’espace, avec des déplacements rapides et quasi instantanés entre les étoiles ; le temps, avec des vies duplicables et prolongeables à l’infini ainsi que des dispositifs pour voyager vers le passé ou le futur.

Ces technologies ne reposent pas sur des sciences existantes. À dire vrai, la plupart sont à peine vraisemblables et s’opposent à toutes les lois de la physique.

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Les optimistes préfèrent dire : « de la physique actuelle ».

Un conte avec un vernis de science-fiction

Tout le problème vient de la nature du Cinquième élément : c’est un film.

Et c’est même un film d’action dopé à l’adrénaline et dont la deuxième moitié va à mille à l’heure, ce qui fait qu’évidemment le spectateur hypnotisé par tout un tas de choses qui explosent n’a pas vraiment le temps de prendre du recul et de se poser des questions.

Mais bon, on parle quand même d’un film qui a coûté plusieurs dizaines de millions de dollars. Le plan avec la maquette du vaisseau dessiné par Moebius (Jean Giraud) qui passe entre les deux lampions a dû coûter son petit pécule lui aussi.

Alors pourquoi malgré ces millions a-t-on laissé passer l’idée d’un passage de douane dans l’espace ? Comme si l’on pouvait marquer une frontière physique sur un périmètre aussi immense ! Rends-toi compte : si l’on devait construire les balises nécessaires pour la marquer, la masse combinée de ces balises serait sans doute équivalente à celle de la Terre.

Dans tout ce film, la science-fiction n’est en réalité qu’un prétexte pour situer les personnages dans le futur et les faire voyager dans l’espace.

C’est donc plus proche d’un conte avec un vernis de science-fiction. Et comme tous les contes, on ne lui demande pas de s’embarrasser de vraisemblance scientifique.

Une histoire est un pacte de confiance passé avec ses lecteurs

Le truc, c’est que si ce conte n’avait pas été un film, mais une histoire à lire, les choses auraient sans doute été différentes.

Car en imaginant que Le Cinquième Élément existe sous forme de roman, et que tu le lises, tu te rendrais compte immédiatement de tout ce qui ne colle pas.

Non, je t’en prie, n’essaie pas d’imaginer un tel livre.

Tout simplement parce que ce livre existe déjà.

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1 commentaire client sur Amazon : Le film est mieux.

En tant que lecteur, cela t’est peut-être déjà arrivé.

Tu lisais une histoire de SF et à un moment, tu as relevé la tête un instant, relu le passage une fois de plus – parce que bon, tout le monde peut se tromper – puis devant l’évidente stupidité, tu as posé le livre devant toi en déclarant à voix haute : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc débile ? »

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Réaction typique face à l’absence des quatre pierres Cohérence, Vraisemblance, Rigueur et Documentation.

Et à moins de me tromper, tu n’as jamais lu les autres livres d’un auteur qui t’avait déçu. Parce qu’en perdant toute crédibilité, il a perdu à jamais ta confiance.

Parce que derrière toute histoire de science-fiction – ou de littérature imaginaire en général – il existe un engagement implicite : l’auteur promet à ses lecteurs de les transporter ailleurs et de leur faire vivre une aventure qui les aidera à s’évader de la réalité pour quelques heures.

Les lecteurs ouvrent un livre en s’attendant à ce que l’auteur se soit creusé la tête pour les faire rêver.

La dernière chose qu’ils souhaitent, c’est de découvrir qu’une histoire contient des incohérences invraisemblables. Lorsque cela arrive, ils considèrent que l’auteur a triché, qu’il a été paresseux ou toute autre raison pas nécessairement valable – la simple faute d’inattention arrivant le plus souvent en dernier dans l’esprit du lecteur.

En résumé, ils considèrent que l’auteur leur a fait perdre leur temps et dès lors, c’est terminé : ils ont perdu toute confiance en lui.

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Sans compter que contrairement au méchant, les lecteurs mécontents ne meurent pas à la fin d’une histoire.

Si tu écris une histoire de science-fiction, tes lecteurs seront eux aussi intraitables avec la moindre incohérence qu’ils trouveront.

S’ils découvrent des trous et des raccourcis dans ton intrigue, ou des failles dans ton approche scientifique, ta relation avec eux sera terminée pour toujours.

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Ouais, c’est pas cool.

Le problème, c’est que comme il existe des choses invraisemblables que les lecteurs gobent tout cru et d’autres pour lesquelles ils sont capables d’arracher les pages en hurlant, comment faire pour ne pas se tromper ?

 

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