« Ah ah ! » rit-il : Bien utiliser les verbes introducteurs

Le problème dans l’écriture de dialogues, c’est que l’on ne peut pas se contenter d’aligner des tirets les uns après les autres. Ce n’est pas comme à l’oral où l’on peut reconnaître les voix de chacun et savoir instantanément qui est qui dans la conversation, et quelle émotion l’étreint.

Les dialogues d’une histoire ne peuvent pas s’entendre. Ils sont donc privés de toutes ces micro-nuances qui sont propres à l’oral : le ton, l’intention, l’humeur, etc., sans oublier les timbres de voix qui permettent de différencier sans erreur chacun des interlocuteurs.

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Les films muets avaient le même problème. Là, par exemple, il vient de se prendre une boule de pétanque sur le pied.

La littérature a donc trouvé des ruses pour parvenir à exprimer ces nuances par des mots.

Parmi ces ruses, on compte les verbes de dialogue, ou verbes introducteurs.

Grâce aux verbes introducteurs, le lecteur peut saisir les nuances qu’il n’aurait jamais pu remarquer s’il s’était contenté de lire les mots qui composent le dialogue.

Ainsi,

« Termine ton livre » supplia-t-elle.

n’a pas la même signification que

« Termine ton livre » ordonna-t-elle.

Dans le premier cas, on a affaire à une grande fan de l’auteur qui tente de le remotiver parce qu’elle n’en peut plus d’attendre la suite de l’histoire. Dans le second, on a affaire à la femme de l’auteur qui vient de le surprendre en train de glander sur YouTube.

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Ça peut tout à fait être la même un peu plus tard.

Rien dans le dialogue, tout dans le verbe introducteur.

Maintenant, ça ne signifie pas que tu doives te lâcher sur le dictionnaire en utilisant à tort et à travers tous les verbes que tu y trouveras. La pire chose à faire serait de casser le rythme de tes dialogues à grands coups de « déblatéra-t-il » ou de « soliloqua-t-elle ».

Car comme on va le voir maintenant, bien souvent, point trop n’en faut.

En plus, si tu es sage et que tu lis l’article jusqu’au bout, tu trouveras un petit cadeau : un tableau contenant 250 exemples de verbes introducteurs classés par usage qui pourront t’aider (ou pas) à enrichir formidablement tes dialogues.

« Dis-moi ce que tu en penses », dit-elle : rester fluide

En préparant cet article, j’ai lu quelque part sur le web qu’il fallait éviter de trop utiliser le verbe « dire » et profiter des nombreux mots offerts par la langue française pour enrichir ses dialogues.

Je te laisse chercher « verbe introducteur » sur Google, pas la peine de citer la source, ce qui est sûr c’est que c’est un conseil louable à première vue.

Mais pas à la deuxième.

Le verbe « dire » est le verbe introducteur par excellence. C’est la quintessence de ce type de mot dans un dialogue. Car ce verbe dispose d’un super-pouvoir : celui de réussir à se rendre invisible.

As-tu remarqué que je répétais le verbe « dire » dans le titre de cette section, pourtant en caractères de 36 pixels de haut ? Il y a de bonnes chances que non.

Si oui, tu ferais sans doute un excellent correcteur.

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95 % de chances que tu te fasses avoir cette fois-ci.

À moins d’utiliser le verbe « dire » à chaque ligne d’un dialogue, le mot a ceci de magique que les lecteurs ne le remarquent même plus. Nos cerveaux ont tellement l’habitude de le voir qu’ils choisissent tout simplement de l’ignorer.

L’utilisation – raisonnée, bien sûr – du verbe « dire » permet ainsi de fluidifier un dialogue, en offrant la possibilité d’ajouter des détails sur l’interlocuteur sans alourdir le texte. Exemples :

dit la fan éplorée / dit sa femme en caressant son rouleau à pâtisserie

« direSi tu persistes à employer ce genre de cliché sexiste, c’est pas un verbe que je vais t’introduire. »
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« Si tu persistes à employer ce genre de cliché sexiste, c’est pas un verbe que je vais t’introduire. »

La courte taille du mot n’y est sans doute pas pour rien : trois petites lettres, on y fait moins attention. L’un de ses cousins, le verbe faire, a les mêmes propriétés (trois lettres au passé simple) et peut représenter une alternative efficace.

« Tu es bête ! » ricana-t-elle : rester crédible

Une autre bonne raison de ne pas utiliser les verbes introducteurs à tort et à travers, c’est lorsque l’on méconnait le sens des mots que l’on utilise.

Dans le titre de cette section, par exemple, le verbe ricaner est mal employé. Ricaner, c’est, pour simplifier, « rire avec une intention moqueuse ». Ricaner, c’est donc rire, or parler tout en riant, c’est très difficile à faire.

Essaie-donc de dire à voix haute « tu es bête » tout en ricanant. Tu auras l’air ridicule et tu auras du mal à exprimer une intention moqueuse.

Il faut penser en terme de séquençage. Quand la fille voit le type se mettre une culotte sur la tête, d’abord elle a une réaction, celle de ricaner. Et ensuite, elle parle. Il n’y aucune chance pour qu’un personnage fasse les deux en même temps, à moins d’être une créature avec deux bouches et deux larynx.

Voilà ce qu’il aurait fallu écrire :

Elle ricana.
« Tu es bête ! » dit-elle en remettant sa culotte.

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Heureusement qu’il l’avait juste mise sur sa tête.

Conclusion : vérifie toujours le sens des verbes que tu utilises. Certains sont parfaits comme introducteurs de dialogues, d’autres ne le sont pas du tout mais peuvent être utilisés dans les descriptions qui se trouvent autour.

Vérifie aussi, tant que tu y es, que le lectorat auquel tu t’adresses connait les verbes que tu utilises. Ainsi, pour les non avertis, la différence entre vitupérer et vilipender ne saute pas aux yeux.

Deux verbes « peu usités et vieillis », comme disent les dictionnaires, à réserver pour accompagner un langage châtié ou une situation historique.

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« Vous n’êtes qu’un vil vilipendeur ! » vitupéra-t-il en le pourfendant d’un noble coup de brand.

« J’ai tellement peur », s’extasia-t-il : rester logique

Les verbes introducteurs sont très utiles pour révéler les émotions d’un personnage qui ne transparaissent pas dans le texte du dialogue.

Bien sûr, si le dialogue exprime déjà un état émotionnel, il est inutile d’insister dessus en utilisant un verbe introducteur qui exprime la même chose.

« J’ai tellement peur », frémit-il.

En revanche, on peut utiliser des verbes qui viendront nuancer le propos

« J’ai tellement peur », mentit-il.

… et utiliser des contraires pour manier l’ironie.

« J’ai tellement peur », s’amusa-t-il.

Ces verbes introducteurs sont pour l’essentiel des variations autour d’émotions de base positives (joie, espoir) et négatives (tristesse, colère, peur).

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Voici un pense-bête.

« Commençons », conclut-elle : rester cohérent

Les verbes introducteurs ne servent pas seulement à exprimer des émotions ou à décrire les intentions d’un personnage. Ils sont également essentiels pour organiser toute la structure de tes dialogues.

Un dialogue suit un schéma linéaire et invariable. Il débute par un amorçage – parfois une question demandant une réponse – et selon sa longueur, est composé d’un échange d’arguments ou d’informations portés à la connaissance de l’un ou l’autre des personnages.

Un dialogue pourra être émaillé de nombreuses relances avant de se terminer enfin par une ou plusieurs phrases de conclusion.

Un personnage « demande », « commence », « lance » une conversation.

Un autre « enchaîne », « reprend » ou encore « répond ».

Le premier « ajoute », « corrige » ou « coupe ».

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« Coupe » au sens figuré, cela va de soi.

Tous ces verbes introducteurs de structure représentent un guide pour le lecteur, mais un guide inconscient qu’il ne devra même pas remarquer.

Ce qu’il fera à coup sûr si tu utilises l’un de ces verbes là où l’on ne l’attend pas.

Par exemple, le verbe « répéter » s’utilise lorsque la phrase est la même qu’une autre prononcée un peu avant.

Pas à peu près la même ou quasiment la même. Non : la même tout court, sinon ce n’est pas une répétition, mais une reformulation.

Autre évidence, les verbes « conclure », « terminer » et « achever » s’utilisent pour la dernière phrase du personnage. S’il se remet à parler deux lignes plus bas, ce n’est pas que celui-ci est bavard : c’est que tu as fait une erreur d’inattention.

« Oui », acquiesça-t-il : rester léger

Abondance d’émotions, abondance de structures, tous ces verbes finissent par te donner le tournis ?

Dans ce cas, abandonnes-en quelques-uns au passage. Ton dialogue ne s’en portera que mieux.

Lorsque tu passes à la phase de réécriture d’une histoire, tu as pu remarquer qu’en général, on en enlève toujours plus que l’on en ajoute.

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Évidemment, que tu le sais. C’est à chaque fois un tel déchirement.

Eh bien surtout, n’hésite pas. Les verbes introducteurs doivent compter parmi tes premières victimes.

Car quel que soit le dialogue, ceux-ci n’ont jamais que trois objectifs :

  1. Suivre le fil du dialogue : son début, ses évolutions, sa fin.
  2. Identifier sans effort la personne qui est en train de parler.
  3. Préciser les émotions que le dialogue seul est incapable d’exprimer.

Ton verbe ne répond à aucun d’entre eux ? Élimine-le sans pitié.

N’oublie pas également que tu peux laisser une ou deux lignes de dialogue sans verbe, ce qui a pour effet de l’accélérer en plus de l’alléger.

Et si le choix du verbe est vraiment difficile, voici deux dernières petites astuces :

  • Tu hésites entre le mot « dire » et un autre ? Choisis « dire »
  • Tu hésites entre le mot « dire » et ne rien mettre ? Ne mets rien.

Cadeau : 250 verbes introducteurs pour enrichir tes dialogues

Tu as eu assez de patience pour atteindre la fin de cet article. Bravo.

Soit ça, soit tu sais utiliser une barre de défilement.

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Petit canaillou.

Tu trouveras dans ce PDF 250 exemples de verbes introducteurs que j’ai classés suivant les nombreuses fonctions qu’ils offrent dans un dialogue :

  • Verbes qui structurent le dialogue : amorcer le dialogue (elle commence), poursuivre le dialogue (il ressasse), finir le dialogue (elle abrège).
  • Verbes qui structurent l’échange : poser une question (elle s’enquiert), donner une réponse (il réfute), argumenter (elle objecte), apporter un fait nouveau (il rectifie), attirer l’attention (elle avertit).
  • Verbes qui expriment un rapport de force : monopolisation du dialogue (il jacasse), verbes d’injonction (elle le somme), verbes qui expriment l’infériorité (il supplie) ou la supériorité (elle persifle).
  • Verbes émotionnels : verbes exprimant une humeur (il soupire, elle s’énerve), des sentiments de peur (il s’inquiète), de joie ou de tristesse.
  • Verbes qui précisent la formulation : style d’élocution du personnage (il bafouille, elle glapit) et intensité de la voix (il murmure, elle fulmine).
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Humour de nerd : si tu lis les exemples entre parenthèses les uns après les autres, tu obtiens une dispute de couple. Tu peux presque entendre l’écrivain se prendre le rouleau à pâtisserie sur la gueule.

Fais attention tout de même, certains verbes sont parfaits pour servir de verbes introducteurs immédiatement après un dialogue (comme dire, faire, commencer…) ; d’autres sont plus pertinents à placer dans les descriptions qui les accompagnent (comme ricaner, rire, injurier…) parce qu’ils expriment une action qui ne peut être formulée qu’avant ou après la prise de parole.

Maintenant,

Termine ton livre.

Dit-il.

  • Nicolas Habonneau

    Merci pour cet article, non seulement intéressant mais aussi drôle ! J’ai téléchargé le tableau, ça pourrait servir ;).

  • Arnaud Lécuyer

    Excellent article !

  • Dit-il est parfois divin, disait stephen king ^-^ tout a fait d’accord sur les contresens et la lourdeur.
    Après, on peut très souvent se passer d’incise quand l’action amène le dialogue et quand elle le relance fréquemment. Plus de quatre réplique et hop! Une petite relance de l’action ^-^
    Bref, super article!

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