Comment inventer une science imaginaire (et même deux) en 7 étapes

On a vu précédemment comment Isaac Asimov a créé une science imaginaire, la psychohistoire, dont les ramifications et les conséquences sont présentées en détail dans son cycle de romans Fondation.

Il est possible qu’Asimov ait inventé cette science avant d’écrire le premier roman du cyle. On peut le soupçonner dans la mesure où la psychohistoire est en définitive le véritable personnage principal de ce roman. Sa principale figure héroïque, Hari Seldon – le fondateur imaginaire de cette science – n’est qu’un paravent derrière lequel l’auteur s’est caché pour exprimer ses idées.

Contrairement à ce qui s’est passé pour Asimov, ce n’est que longtemps après avoir dressé les grandes lignes du cycle de romans que je suis en train d’écrire que j’ai imaginé deux sciences totalement inédites.

Inutile de m’appesantir dessus : il sera bien plus agréable de les découvrir en lisant mes histoires.

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Ne les cherche pas, elles ne sont pas terminées.

Ce qui t’intéressera, en revanche, c’est le processus que j’ai suivi pour les inventer.

Car je ne peux que t’encourager à faire travailler ton imagination pour réussir la même chose. Grâce à ces deux sciences, j’ai pu bâtir de nouvelles intrigues secondaires qui ont considérablement enrichi le monde que j’avais inventé. Plusieurs personnages se sont retrouvés devenir des sommités dans les deux sciences en question, évidemment, ajoutant encore du relief à l’ensemble.

Alors, comment fait-on pour inventer une science imaginaire ?

Je te préviens, en ce qui me concerne, cela n’a pas été facile. Ce fut un processus aussi éprouvant que tortueux, avec ses fausses pistes, ses indices cachés et ses révélations de dernière minute. Une véritable aventure.

En fait, à bien y réfléchir, l’invention d’une science imaginaire doit se faire – et cela n’a rien d’étonnant, en fin de compte – dans des conditions proches d’une vraie démarche scientifique.

Étape 1 : Trouver un motif d’insatisfaction

Au départ, mon intention en écrivant mes romans était de renouveler le thème du double, et plus précisément, le clonage humain.

Une science mythique alourdie par un « passif » particulièrement lourd.

En effet, ce qui m’a toujours perturbé dans le traitement que l’on fait en général du mythe fondateur du double, ce sont toutes les cordes grossières que l’on use avec ce sujet.

La fascination pour le mystère des jumeaux est une chose, mais leur prêter par exemple des pouvoirs surnaturels sous ce seul prétexte m’a toujours semblé un peu facile. Les jumeaux connectés par télépathie, le mimétisme absolu, le double dans le miroir, les jumeaux ennemis, etc., sont désormais de tels poncifs qu’ils sont à peine supportables.

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Même les jumelles Olsen ne se supportent plus.

Mais ce n’est encore là que le premier stade. Après tout, on cantonne les jumeaux aux histoires fantastiques, à la fantasy et aux histoires d’horreur.

Lorsqu’il s’agit de science-fiction, le vernis scientifique fait son entrée. Et soudain, tous ces braves jumeaux deviennent des clones.

Et là encore, rien ne change. Lorsque la science-fiction s’empare du clonage, on se retrouve toujours invariablement avec, en vrac : le clone soldat décérébré, le clone réservoir d’organes, le clone esclave, le clone qui parvient à se substituer (temporairement, bien sûr) à l’original. Et caetera, et caetera.

Étape 2 : Ratisser les autres oeuvres de fiction

Alors oui, bien sûr.

Cela donne souvent des histoires fortes qui trouvent leur public du fait de notre fascination originelle pour le mythe de la gémellité.

Je n’ai pas échappé à cette règle ; c’est même une évidence. Si ce thème me passionne, c’est parce que les jumeaux me fascinent tout autant.

Adolescent, j’ai donc ratissé et lu tous les livres de science-fiction qui me passaient sous la main ayant pour sujet principal des jumeaux ou des clones. Et là, j’ai découvert quelque chose de très important.

Dans leur immense majorité, ces histoires placent ces pauvres créatures dans une société contemporaine ou futuriste, et toujours en situation de cohabitation avec les humains « normaux ». Ce qui fait que les jumeaux ou les clones se retrouvent en position d’être comparés à cette normalité. Évidemment, souvent en mal. Après tout, le clonage est contre-nature.

Les jumeaux se retrouvent dans ces histoires être des phénomènes de foire, monstres aux pouvoirs télépathiques ou caricatures de personnages étranges. Quant aux clones, ils sont le plus souvent objet de haine et rarement conçus dans une intention bienveillante.

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Premier ministre de Kamino : « Bien sûr que si, qu’ils sont bienveillants, nos clones ! Ils ne feraient pas de mal à une mouche, aucun ne sait viser correctement ».

Derrière le clone, on trouve en général un savant fou – un autre mythe fondateur de la science-fiction. Et l’intrigue se contente de chercher à rétablir l’équilibre troublé par l’irruption des clones. Si les clones sont détruits, l’équilibre est rétabli. Si le clone a un rôle important, il ignore au départ sa condition et finit l’histoire exilé dans un endroit lointain où il ne troublera pas l’humanité « normale ». Ou alors, il se sacrifie et meurt.

Il y a bien sûr des exceptions : parfois, le clone héros se substitue au méchant original et l’histoire se finit bien.

Mais dans ce cas précis, en général, il se retrouve seul. Un comble, pour un clone.

Étape 3 : Passer à la vulgarisation scientifique

Quand j’ai envisagé de renouveler ce thème du double, le premier clonage animal venait d’avoir eu lieu quelques années auparavant (la brebis Dolly, en 1997).

Je n’avais qu’une quinzaine d’années, à l’époque. Mais partout dans la presse, on lisait que le clonage humain était un fantasme qui devenait crédible. Le sujet fut soudain l’objet de toutes les hystéries et de toutes les peurs. La presse de vulgarisation scientifique en fit ses choux gras et tout ce que je pus lire me passionna.

Je m’emparai de certains des livres de vulgarisation scientifique sortis à cette époque et j’eus même le privilège d’écouter Axel Khan en conférence sur le sujet. Il me dédicaça son livre Copies conformes par ces mots :

À Jonathan, un jeune du troisième millénaire. Bonne chance.

Cette photo est une copie conforme de Copies conformes.
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Cette photo est une copie conforme de Copies conformes.

C’est dire si l’époque était optimiste.

C’est au cours de mes recherches de romans de science-fiction traitant du clonage que je suis tombé dans ma bibliothèque municipale sur un vieux livre oublié de Pamela Sargent : Cloned Lives – en français Copies conformes.

Un titre à la mode, apparemment.
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Un titre à la mode, apparemment.

Ce livre était l’un des rares à traiter le clonage suivant un angle positif, et surtout, avec une approche sociale : comment les clones peuvent réussir à s’intégrer dans l’humanité « normale » ? Quels seraient leurs rapports fraternels ?

Des rapports normaux et assez crédibles, pour changer. Mais une intrigue très mélodramatique – certains aiment, je ne juge pas – et surtout, encore une histoire de clones traitée sous l’angle de la comparaison avec une humanité « normale ».

Étape 4 : Trouver le manque à combler

C’est en lisant Sargent que j’ai compris qu’il s’agissait là du principal obstacle à faire sauter. La meilleure façon – sans doute pas la seule, mais la meilleure – de renouveler le thème du clonage humain dans mes romans serait de me libérer du prisme de l’humanité telle qu’on la connait.

Il n’existe qu’un seul livre à ma connaissance qui ait traité de façon complète le thème du clonage sans l’influence de notre monde contemporain peuplé de singletons (le mot désignant un être unique et sans double). C’est un livre que tu connais probablement et que tu as peut-être lu : Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley.

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Lu dans le meilleur des lycées avec le meilleur des profs, parce que c’était le seul livre de science-fiction proposé pour les fiches de lecture.

Si Le Meilleur des Mondes décrit une société humaine uniquement composée de clones, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit avant tout d’une satyre des sociétés totalitaires qui ne s’intéresse pas aux rapports humains entre les clones, ou plutôt, pour être précis, décrit les rapports entre les individus sans prendre en compte leur condition de clone.

Dans le livre, ces clones sont en fait de banals humains, comme toi et moi : le clonage n’est qu’un prétexte pour démontrer leur asservissement à la société totalitaire qui les engendre et les exploite.

Or ce n’était pas un vernis que je recherchais, mais au contraire, de la profondeur.

Puis, j’ai découvert La Guerre éternelle de Joe Haldeman. Dans ce roman également très connu, une société humaine uniquement composée de clones est décrite, cette fois selon un angle non pas négatif mais neutre (bien qu’utilisant le poncif de la télépathie).

Seulement, elle n’est utilisée que comme décor dans les toutes dernières pages du livre.

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Bon sang, mais c’est pile ce que je cherchais !
Dix secondes plus tard : Quoi ! On en sait pas plus ? Nooooooon !!!

Autant te dire que je suis resté sur ma faim.

Il y avait un vide à combler, c’était évident. Pour revisiter le thème fondateur du clonage, il me fallait utiliser la « méthode Asimov » et aller jusqu’au bout de mon idée. Au bout du bout.

Étape 5 : Suivre un questionnement scientifique

Mon objectif en écrivant mes romans était de traiter du clonage sous l’angle de la hard science, c’est-à-dire avec un maximum de réalisme.

J’ai commencé par me placer du point de vue du clone, ce qui m’a permis de me poser enfin les bonnes questions : comment agiraient, comment vivraient des clones qui ne connaîtraient que leur condition de clone ? Et pour qui le fait d’être clone ne serait pas l’exception, mais la norme ?

Mon exploration des littératures de l’imaginaire ayant atteint ses limites, j’étais persuadé qu’il me faudrait trouver ces réponses moi-même. En effet, comme les clones n’existent pas, je croyais que personne ne pouvait avoir étudié leur comportement, leurs pensées et leurs réflexions s’agissant de leur propre condition de clone.

Puis, à force de recherches de bibliothèque en bibliothèque, je découvris à mon grand étonnement que dans certains domaines, la science-fiction était allée moins loin que la science tout court.

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Bibliothèques, frontière de l’infini.

Étape 6 : Approfondir les sciences qui existent déjà

Car il existe en réalité un champ des sciences humaines qui s’intéresse de près aux jumeaux. Il s’agit de la gémellologie, ou science des jumeaux.

Eh oui, ça existe. Tout existe.

L’un des plus grands spécialistes de la gémellologie est français : il s’agit de René Zazzo. Il a conduit de nombreuses études sur des jumeaux dans le but notamment d’identifier les influences de l’inné et de l’acquis dans les comportements humains.

Il est connu en particulier pour avoir comparé le degré de mimétisme entre des jumeaux qui ont toujours vécu ensemble et des jumeaux séparés qui se retrouvaient sur le tard. Et découvert que, en dépit de toute logique, les phénomènes de mimétisme les plus forts se retrouvaient chez les jumeaux séparés à la naissance.

Autrement dit, si deux jumeaux grandissent ensemble, les différences entre eux auront tendance à s’amplifier. Mais s’ils grandissent séparément, sans jamais se rencontrer, les différences seront beaucoup moins nombreuses. Dans bien des domaines, leur comportement sera plus proche que des jumeaux vivant ensemble.

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Idem pour des siamois ayant grandi séparément.

Pour tenter d’expliquer ce phénomène, Zazzo a approfondi son étude en se penchant sur les rapports entre les jumeaux et leur relation à leur double. C’est ainsi qu’il a théorisé un comportement qu’il a appelé « effet de couple », c’est-à-dire le jeu d’influences réciproques que deux jumeaux produisent lorsqu’ils interagissent l’un avec l’autre.

Il a ainsi déterminé que dans un couple de jumeaux, il existe en réalité trois « individualités » : le premier jumeau, le second et le couple qu’ils forment ensemble.

L’effet de couple tend à accentuer les différences entre jumeaux au fur et à mesure qu’ils grandissent ensemble. Dans le cas de jumeaux séparés, il n’y a pas d’effet de couple… donc aucune atténuation du phénomène de mimétisme issus de caractères innés.

Outre Les Jumeaux, le couple et la personne de Zazzo, un second ouvrage m’a beaucoup aidé à aller au bout de ma réflexion.

Il s’agit de L’Avenir de la nature humaine de Jürgen Habermas, un philosophe allemand contemporain qui s’est intéressé dans ce livre aux technologies génétiques comme le clonage ou l’eugénisme. Une lecture particulièrement difficile (coup de chapeau au traducteur) mais extrêmement instructive pour déterminer les implications éthiques et morales du clonage et donner des bases tangibles au monde que j’avais imaginé ainsi qu’aux rapports entre les individus qui le composent.

Étape 7 : Enfin, associer science et fiction

On était en plein dans le sujet que je visais.

J’avais obtenu un grand nombre des réponses que je recherchais, mais pas toutes. Il me fallait aller encore plus loin et extrapoler les sciences gémellaires, qui se contentent d’étudier des couples de jumeaux, à l’échelle d’une société entièrement composée de clones.

Ce qui m’a conduit à imaginer deux sciences dans mon roman, qui sont étudiées par certains personnages et représentent d’ailleurs le principal champ des sciences humaines dans le monde que j’ai inventé :

  • la sociogémellologie : science sociale qui étudie les comportements collectifs d’un ensemble de jumeaux ou de clones au travers de leurs interactions en tant qu’unité gémellaire.
  • la psychogémellologie : science humaine qui étudie le comportement d’un jumeau ou d’un clone en fonction du rapport qu’il entretient avec sa condition gémellaire.

Mes réflexions issues du livre d’Habermas m’ont conduit par ailleurs à inventer le Conseil éthique, un organe politique puissant qui s’assure que la société de clones respecte la norme et le dogme établis, en temps normal avec une intention bienveillante… mais pas toujours.

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Si seulement John Hammond les avait consulté, il n’aurait pas cloné les dinosaures. Il se serait cloné lui. Ça aurait autant effrayé les enfants et ça mange moins de viande.

Maintenant, à ton tour !

Tu as trouvé quelque chose qui te chiffonne ou qui te frustre dans un livre que tu aimes bien ?

Un point sur lequel tu as l’impression que l’auteur est passé à côté de quelque chose ?

N’attends pas de quelqu’un d’autre qu’il se fasse la même réflexion que toi. Lance-toi et vois si tu ne peux pas trouver d’autres livres, de fiction ou de science, qui traitent du sujet un peu différemment.

Autre possibilité, si ton objectif est de décrire de façon scientifique les règles imaginaires du monde que tu as inventé, inspire-toi de travaux scientifiques existants et extrapole-les pour imaginer de nouvelles sciences qui apporteront à tes règles davantage de crédibilité.

Bien sûr, il ne sera pas facile de trouver des réponses pour alimenter ta réflexion. Contrairement aux idées reçues, Internet est loin de tout proposer – note au passage que je ne le cite jamais en exemple. En effet, et comme le fait d’ailleurs tout bon scientifique qui se respecte, tu vas très certainement devoir te déplacer en bibliothèque pour dénicher et palper de bons vieux livres de papier. Ta satisfaction en tant qu’écrivain – de même que le réalisme de ton monde – est à ce prix.

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C’est soit ça, soit passer par des moyens répréhensibles.

Et si malgré tout, tu ne parviens toujours pas à combler le manque que tu as découvert, vois si tu ne peux pas associer plusieurs champs scientifiques apparemment sans rapport. Après tout, c’est en suivant des associations en apparence incongrues que l’écrivain de hard science Robert Heinlein a inventé le mot « xénobiologie » (biologie extra-terrestre) dans l’un de ses romans durant les années cinquante.

Une science autrefois imaginaire désormais étudiée par de vrais scientifiques, dans de vrais laboratoires et avec de vrais fonds publics, parce que, encore une fois, la réalité a dépassé la science-fiction.

Ainsi, un jour – qui sait ? – ta science imaginaire pourrait peut-être, comme pour Heinlein… ne plus être imaginaire.

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